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  • : P.S. PRUNE est le blog de Prune Victor. Insolent, licencieux, torturé, amoureux, tendre, colérique, décapant, corrosif et en ligne(s)
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Et les textes chez Vents Contraires, la revue collaborative du Théatre du Rond Point

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ANGOISSE ...

Par un coeur que la dent d'aucun crime ne blesse, 
Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul, 
Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.

Mallarmé


Notre devoir n'est pas de nous débarrasser du fou, mais de débarrasser le fou de sa folie. 

Si nous commencions ? 

Albert LONDRES

Chez les fous

(ed. Arléa)

11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 15:35

Demain, je ne serai peut-être plus là. Non, le « peut-être » est de trop.

Demain, je ne serai plus là.

 

Je vous tire ma révérence.

 

Vous qualifierez mon acte de suicide.  Parce qu’il faut que chaque chose ait un nom. Une manière de se rassurer. Du moment qu’on sait les nommer, on pense les maîtriser. Cet éternel besoin de comprendre…

Parmi vous, certains se sentiront coupables, d’autres victimes. Il y aura des questions, des incompréhensions, des refus d’y croire. Vous chercherez ce qui aurait pu être un signe, vous vous reprocherez d’avoir été absents, distants, sourds ou aveugles. Vous vous trouverez des excuses. Vous repenserez à des moments qui deviendront des justifications. Vous vous blâmerez pour des paroles non dites, d’autres trop prononcées, pour des silences non entendus, pour des gestes non faits. Vous vous demanderez où vous étiez, lorsque c’est arrivé. Vous vous inquiéterez de savoir si j’ai souffert, vous vous inquiéterez de votre propre souffrance.

 

Finalement, vous ne penserez qu’à vous. Je serai l’excuse, le passe-droit qui vous permettra de vous concentrer sur vous. Dites-moi merci, j’autorise votre narcissisme, je lui donne une raison d’exister.

 

Je vais bien.

Le cœur, le corps vont bien. L’esprit aussi. Ni dépression, ni trouble pathologique. Je sors de dix ans de thérapie, je ne prends aucun traitement. Mon psy risque de ne pas comprendre mon geste. Il risque de se remettre en question. Il va douter. Flancher, mettre en cause tout ce dont il est si sûr. Il va s’allonger. Reprendre sa psychanalyse. Parce que mon geste ne peut être si je vais bien. Aussi, mon suicide ne sera pour mon psy que le témoignage d’une pathologie non détectée. Une erreur, un échec. La honte.

 

Je ne bois pas, ne fume pas, ne me drogue pas. Je fais du sport, deux fois par semaine, j’ai un travail, une maison, je paye des impôts, je vais au restaurant et au cinéma.

J’ai une famille et des amis.

 

Je vais dîner régulièrement avec des amis. Je vois mes parents le week-end. Je vais chez eux avec les enfants, quand c’est « mon » week-end. Comme tellement de couples aujourd’hui, le mien s’est soldé par un divorce, à l’amiable, sans heurts ni conflits. J’ai voulu divorcer. J’avais cessé d’aimer. J’étais bien ; je n’aimais plus. L’amour manquant à mon quotidien, j’ai changé de quotidien. Sans regret.

 

Vous me montrez du doigt subitement. Mon geste est odieux, bien plus qu’égoïste. Mes enfants vont subir un traumatisme. Ils seront nécessairement entourés. Puis l’entourage va s’éloigner. Ils se retrouveront, au moins pour l’un d’eux, en échec scolaire. Ils iront voir des psys, à leur tour. Leur premier chèque après une séance de divan sera suivi de centaines d’autres. Ils n’auront pas la réponse à leur question. Car ils ne sauront jamais vraiment quelle est la bonne question à poser.

Ma présence changerait-elle quelque chose ? Aujourd’hui, tout le monde se cherche une raison d’aller chez le psy. On y va plus facilement que chez le coiffeur. Et ceux qui n’y vont pas sont soupçonnés d’inconscience par les autres, tout en se trouvant curieux de ne pas y aller, et en en ayant une peur bleue. Ne pas se faire suivre devient le signe évident d’un trouble inavoué. Apprendre la nature du trouble terrorise. Se murer dans l’incertitude protège et paralyse. Notre monde est gouverné par les psys plus que par les politiques.

Mes enfants appartiennent à ce monde. Ils choisiront d’y vivre, ou non, bien, ou mal. Mon départ n’aura qu’une infime incidence sur leur existence.

 

Je ne m’ennuie jamais. Non, là, j’exagère. Je m’ennuie rarement. Lorsque ça se produit, je me fais une tasse de thé. C’est un réflexe inexplicable. Le rituel du thé m’occupe et me fait penser à autre chose. Faire chauffer l’eau, jeter l’eau bouillante dans la théière, jeter cette eau. Mettre le thé, en feuilles séchées, dans une boule. La dose exacte, permettant d’obtenir la couleur, le goût, l’arôme parfaits. Mettre la boule dans la théière. Remettre de l’eau bouillante. Laisser infuser. Trois minutes. Oui, je pense à autre chose. En tout cas à quelque chose.

Aujourd’hui, ce rituel ne me suffit plus.

Quand je m’ennuie c’est que je ne pense à rien. C’est le rien qui m’ennuie.

 

Aujourd’hui je m’ennuie.

Je ne joue pas avec la mort. Ce n’est pas un divertissement. Je sais parfaitement que lorsque la mort sera là, il n’y aura aucun espoir de retour. J’ai pleinement conscience que nous ne sommes pas dans un jeu vidéo. Il n’y a pas neuf vies possibles. Game over.

 

Je ne vois plus de raison de vivre, c’est tout.

 J’aime mes amis. Je ne partage rien de nouveau avec eux. J’ai donné tout ce que je pouvais leurs donner. J’en ai reçu autant. Ils n’ont plus rien à m’offrir. Pas par manque de volonté, pas parce que leur amitié s’effrite. Parce que c’est humain. On a tous un quota de sentiments ou de temps à partager. Quand il est épuisé, il ne se ressource pas, ne se reconstruit pas.

 Mes parents ? Ils seront malheureux bien sûr. Il est évident que perdre un enfant est moins dans la logique des choses que de perdre un de ses parents. La vie cependant est-elle logique ? A bien y penser, je ne crois pas. Pourquoi, si elle l’était, pourquoi certains, qui ne font rien, ne se donnent jamais aucun mal, réussissent, là où d’autres peinent, souffrent, plongent dans la détresse, dans la misère ?

Maman va beaucoup pleurer. Elle va se demander ce qu’elle a raté. Elle va se tenir responsable de mon acte.

Je l’écris ici et transmettez-lui. Maman, tu n’es pas responsable. Tu m’as donné tout ce que je pouvais espérer. Tu as fait de ton mieux. Et je t’aime.

Papa va se taire. Pendant plusieurs jours. Ce sera sa manière de pleurer. Il jouera son rôle auprès de maman. Il essaiera de la soutenir. Il va souffrir plus qu’elle. Non pas que papa m’aime plus, je ne compare ni leur amour ni leur douleur. Mais il ne saura pas l’évacuer.

 

J’ai fait le tour de ce que je pouvais faire, apprendre, donner, recevoir, échanger. J’ai fait le tour de ce que je voulais savoir. De ce que je voulais voir. De ce que je voulais avoir.

Je n’ai plus besoin de rien. Ni de personne. Plus envie.

Je m’ennuie.

 

Demain, je ne serai plus là.

Avant de finir cette lettre, j’ouvre la fenêtre. Je regarde Paris qui brille. La ville est belle.

Je n’ai qu’à sauter. Un saut dans ce qui est inconnu. Quand je le connaitrai, je ne serai plus là.

C’est le seul acquis qu’on ne peut jamais expliquer ni transmettre.

 

Au revoir.

 

 

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Published by Prune Victor - dans SHORT STORIES
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commentaires

jean Korsai 12/02/2012 11:50

Même pas cap......!

Prune Victor 13/02/2012 21:53



Même pas envie ... c'est pure fiction. 



NLR 28/09/2011 12:52


Beau texte, vraiment. Le "au revoir" peut être compris de deux manières : l'une angoissante, l'autre salvatrice. J'ose espérer que vous avez opté pour la seconde...


Prune Victor 29/09/2011 07:32



Je suis toujours bien là....