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  • : P.S. PRUNE est le blog de Prune Victor. Insolent, licencieux, torturé, amoureux, tendre, colérique, décapant, corrosif et en ligne(s)
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Et les textes chez Vents Contraires, la revue collaborative du Théatre du Rond Point

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ANGOISSE ...

Par un coeur que la dent d'aucun crime ne blesse, 
Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul, 
Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.

Mallarmé


Notre devoir n'est pas de nous débarrasser du fou, mais de débarrasser le fou de sa folie. 

Si nous commencions ? 

Albert LONDRES

Chez les fous

(ed. Arléa)

12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 07:44

Il reposa le pli, simplement, sur la petite table près de la porte d’entrée. Il le reposa, et sans réfléchir, sans se demander ce qui pouvait arriver, sans se demander ce que serait sa journée, il prit son manteau, il prit sa clé. Et dit simplement qu’il était prêt à le suivre, sans savoir où il allait.

Il connaissait le mot, tout le monde le connaît, mais ça ne lui était jamais arrivé. Même après la mort de son père et de sa mère, ça ne s’était pas passé. Son père et sa mère s’étaient endormis, chacun leur tour, dans ce pays, le seul qu’ils connaissaient. Son père avait laissé sa mère. Et sa mère, un simple sac de pommes de terre. C’est tout ce qui lui restait. Alors le mot, il le connaissait, et pour d’autres il l’avait prononcé, mais jamais pour lui. Il ne l’avait même pas rêvé.


Là, aujourd’hui, un jour gris comme les autres, tellement gris que le soleil paraît endormi, ça s’était passé. Oui, c’est ce qu’il s’est dit, le soleil s’est mis un matin à roupiller. Le coq peut chanter, le soleil est assourdi, le ciel reste gris. Et dans ce gris, il sort, il fait ce qui est dans le pli, on lui demande de partir, on lui dit d’aller rouvrir les portes aux soleil, de le laisser entrer, de le laisser s’installer, d’autoriser des rayons à s’allonger sur le vieux canapé, et se réchauffer près de la cheminée. On lui dit que la maison, c’est à lui qu’elle revient, que c’est ainsi, une maison dans un pays où il n’est jamais allé, pas vraiment loin, mais de l’autre côté des montagnes noires, c’est déjà si loin, et lui n’a jamais voyagé. On lui dit de le faire, c’est ce qui lui revient, c’est ce qui lui a été laissé. Laissé, mais par qui ? Par cet ancien qui ne disait rien, qui toussait, aux yeux rouges, brûlés, dévorés par le fond si profond que jamais la lumière ne pourra y passer. Par cet ancien qui un jour n’est plus venu, c’est qu’il était parti. On lui dit qu’on a mis du temps à le retrouver, que le vieux, la maison, c’est tout ce qu’il avait, et que c’est à lui qui l’a donnée. Il ne se demande pas pourquoi, c’est juste ainsi, c’est le vieux qui a choisi.

 

C’est pour ça qu’il est là, ce matin, les yeux fermés, devant le seuil de cette maison d’un pays pas loin, d’un pays qu’il ne connaît pas, d’un pays qui ne sera jamais le sien. Il est là pour couper l’air épais, pour ouvrir les volets, pour regarder le soleil entrer et prendre place. C’est pour ça que pour la première fois, il ouvre la porte. Et d’instinct, il voudrait la refermer, comme si rien n’était autorisé. Mais c’est son devoir, c’est dans le pli, c’est son devoir d’y aller. Il n’est ni lâche, ni trop orgueilleux. Il est habitué à ses journées, et il sent que ses journées vont changer, mais d’autres habitudes vont s’installer. C’est ainsi, c’est écrit, c’est dans le pli qui lui a été donné.

C’est la première fois qu’il ouvre, et la première fois qu’il entre, dans cet air trop épais, plus épais que ce charbon qu’il a toujours creusé. C’est la première qu’il ne va pas travailler, il ne s’en soucie pas, c’est ainsi, puisque c’est écrit, puisque l’homme lui a apporté le courrier.

Il ouvre les volets, il est ébloui, il regarde le rayon jouer près de la cheminée, comme un chat fuyant, un chant lascif qui finit pas se poser, et le soleil fait un rond, l’air semble déjà nettoyé.

 

C’est un nouvel air. C’est une nouvelle lumière. C’est la première fois qu’il commence à respirer. Il va s’asseoir, près du rayon, sur le vieux canapé. Il va s’asseoir, pour la première fois, c’est la première fois qu’il s’assied dans la journée.

Il a le dos courbé, il a le dos tordu. Pour la première fois, il se sent fatigué.


Alors il entend la voix.

« Tu es venu, je t’attendais. Maintenant je peux y aller. Et toi ici, tu vas te reposer. »

 

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Published by Prune ...etc... - dans COUP DE GRISOU
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