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  • : P.S. PRUNE est le blog de Prune Victor. Insolent, licencieux, torturé, amoureux, tendre, colérique, décapant, corrosif et en ligne(s)
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Et les textes chez Vents Contraires, la revue collaborative du Théatre du Rond Point

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ANGOISSE ...

Par un coeur que la dent d'aucun crime ne blesse, 
Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul, 
Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.

Mallarmé


Notre devoir n'est pas de nous débarrasser du fou, mais de débarrasser le fou de sa folie. 

Si nous commencions ? 

Albert LONDRES

Chez les fous

(ed. Arléa)

6 mai 2011 5 06 /05 /mai /2011 08:54

Au matin, il découvrit qu'il avait mué : son ancienne peau, semblable à un vieux drap froissé, gisait à ses côtés.

C’était la première fois de sa vie qu’il pouvait s’observer ainsi, de l’extérieur. C’était très étrange. Pourvoir regarder sa peau, la toucher, la sentir, la tenir entre ses mains.

Il la prit délicatement, comme on cueille des fils de soie, par peur de la voir disparaître, s’effilocher ou tomber en poussière. Mais il n’avait rien à craindre, c’était une belle peau, bien solide, tannée par des années au soleil. Elle avait certes quelques plis et des marques d’usure à divers endroits, mais comme pour le cuir, elles n’étaient que le reflet d’une vie bien remplie.

Il passa la paume de sa main dessus, doucement. Elle était encore tiède, il eut l’impression de sentir son cœur battre. Elle semblait vivante, comme si elle était habitée d’une âme qui n’était plus la sienne. Dans le creux du coude, dans le repli des genoux, il sentit la peau vibrer, s’agiter, comme parcourut d’un frisson. Il souffla dessus, et elle suivit le mouvement que lui donnait le souffle, ondulant doucement, comme un voile à la fenêtre quand la brise se lève.

Ce qui l’étonnait était qu’elle fut intacte. Il n’y avait ni trou, ni déchirure, pouvant laisser comprendre comment cette peau s’était évadée de son corps, pour se retrouver ainsi, à côté de lui, sur le lit. Il la retourna, cherchant une fente, même dans un endroit discret, mais il n’en vit aucune, pas plus de trou que ceux que la nature créait naturellement. Et bien trop petits pour qu’un corps entier puisse glisser par cet endroit.

En l’observant ainsi, il remarqua une cicatrice qu’il s’était faite quelques années plus tôt, en tombant sur une pierre aiguisée. Il s’était ouvert la cuisse, assez profondément, juste sous la fesse, dans cet endroit qu’on ne peut jamais voir de soi, sauf à se rompre le cou. Plus d’une fois, après avoir été recousu, il avait touché la blessure, et sentait sous ses doigts une boursouflure. Cette fois il pouvait l’observer. Elle dessinait une sorte de vague en relief, petit boudin incrusté dans l’épiderme. Il en fut ému, comme si une partie de lui-même s’était enfui. Il essaya de la retrouver, en touchant cet endroit sur ce corps qui était toujours là, dans une nouvelle couverture. Mais la marque était bien partie.

Cette peau était bien plus que le reflet de sa vie, elle en était la mémoire, et il en fut d’autant plus troublé. Elle prenait à l’instant une toute autre valeur, comme un vieux journal rangé au fond d’un tiroir, puis retrouvé, laissant s’échapper entre ses feuillets des souvenirs épars. Comme ces albums de photos que l’on feuillette distraitement mais qui offrent chacun leurs madeleines de Proust. Une fois refermés, il laisse flotter un parfum de mélancolie.

 

Cette peau, il devait la protéger, elle n’était pas une partie de lui, elle était lui.

 

Il alla chercher un cintre arrondi, pour ne pas faire de creux ou de marques aux épaules, et il suspendit la peau. Il l’accrocha, assez haut pour qu’elle ne traîne pas par terre et ne se salisse dans la fine pellicule de poussière qui couvrait le parquet.

Il prit alors un linge doux, et un lait pour la peau. Et doucement, en mouvements circulaires habiles et délicats, il entreprit de traiter cette peau, afin de la conserver dans le meilleur état possible. Il insista un peu plus au niveau des aisselles. Souriant, il se souvint de la veille, chaude journée de juillet. Il avait transpiré et s’était couché sans se doucher, laissant une vague odeur âcre se dégager de cette partie intime de son corps. Il nettoya la peau jusqu’à ce qu’elle ne dégage plus que son odeur naturelle et retrouve de sa fraîcheur.

 

Alors, il s’assit, et s’admira, car finalement il s’agissait bien de lui. Plus que de l’admiration, il était fier et réjoui. Il avait enfin de quoi participer au concours. Tanneur de père en fils, il comptait se rendre à la foire agricole annuelle qui célébrait, entre autres, les plus belles tanneries, et les créations les plus originales. Jusqu’à son réveil, il ne savait pas encore quoi présenter, et il se désespérait. Il ne voulait pas déshonorer sa famille en étant le premier à ne rien pouvoir présenter.

Ses vœux étaient exaucés, miraculeusement. Le bulletin de participation trainait encore sur son bureau. Avec application, il le remplit, le mit sous enveloppe et le cacheta.

Se présenter lui-même ne pouvait être qu’un chef d’œuvre. Il était certain de pouvoir remporter le premier prix.

 ©P.V. mai 2011

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Published by Prune ...etc... - dans SHORT STORIES
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